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    chrétiens d'Algérie

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    silverbold
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    chrétiens d'Algérie

    Message  silverbold le Sam 21 Juin - 21:54

    « Les convertis d'Algérie veulent s'affirmer dans le champ politique »


    Trois procès ont été intentés en Algérie contre des convertis au christianisme accusés de prosélytisme. L'historienne Karima Direche explique qui sont ces hommes et ces femmes prêts à risquer la prison pour leur foi

    La Croix : Depuis 2005, vous séjournez régulièrement en Algérie pour recueillir les témoignages de convertis. Quelles évolutions constatez-vous dans leurs récits ?
    Karima Direche : D’abord, la visibilité de plus en plus grande des conversions dans l’espace public. Ne pas se cacher est un phénomène nouveau. Les convertis ne font désormais aucun mystère de leur nouvelle appartenance confessionnelle et de leurs pratiques cultuelles. Et les lieux de culte sont clairement indiqués, identifiés.

    On ne dispose pas de chiffres statistiques sur le nombre de baptisés, mais l’un des indicateurs de l’augmentation de ces conversions est la multiplication de ce que les convertis appellent des cellules de prière, que j’ai constatée au cours de mes enquêtes.

    D’autre part, les conversions concernent toutes les générations et toutes les catégories socioprofessionnelles, touchant des espaces aussi bien citadins que ruraux et montagneux. J’ai travaillé dans trois régions, l’Algérois, la Kabylie et l’Oranie. Je constate que les conversions concernent essentiellement les Kabyles, région secouée depuis l’indépendance en 1962 par des mouvements sociaux et identitaires de grande ampleur, ce qui est une des clés de compréhension de ce phénomène de conversion.

    Quel est l’impact des procès qui se multiplient sur ces communautés ?
    Pour les responsables de ces Églises néo-évangéliques, la loi de 2006 sur les cultes non musulmans, malgré ses aspects répressifs, est positive car elle leur permet d’être visiblement présentes dans le champ religieux, et d’obtenir des agréments officiels. À la fin du XIXe siècle, dans le cadre colonial, l’évangélisation de la Kabylie avait entraîné la naissance d’une chrétienté « indigène » qui a vécu sa foi de manière souterraine, sans être réellement un groupe identifié. Aujourd’hui, les nouveaux convertis veulent s’affirmer dans le champ politique.

    Comment les nouveaux convertis ont-ils été évangélisés ?
    L’évangélisation en Kabylie, et plus généralement au Maghreb (mais avec d’autres modalités), relève d’une stratégie mondiale activée par des courants évangéliques et pentecôtistes d’origine américaine. En Algérie, les réseaux missionnaires sont cependant invisibles, à l’inverse de ce qui se passe au Brésil ou en Corée du Sud.

    Les convertis ne savent souvent pas à quel courant ils appartiennent. Ils n’ont pas de théologie élaborée. La simplicité de leur discours sur la « conversion du cœur », l’égalité des croyants débarrassés de la lourdeur de la hiérarchie cléricale, l’expérience unique de la relation directe à Dieu, l’importance accordée aux miracles, aux « charismes », au don de guérison, tout cela laisse à penser qu’ils se rattachent à des Églises de la mouvance pentecôtiste. Les plus initiés, ceux qui assument des responsabilités, entretiennent quant à eux l’opacité, pour éviter qu’un lien soit établi avec l’évangélisme américain. Ils assurent, comme les nouveaux convertis, que les conversions sont le résultat d’un cheminement spirituel individuel. L’important pour eux est que les conversions apparaissent comme des choix individuels et spontanés d’Algériens, sans lien avec l’étranger.

    Qu’est-ce qui caractérise le discours des nouveaux convertis ?
    Ces convertis, qui revendiquent leur libre choix, se présentent tous comme d’anciens musulmans pratiquants qui ont trouvé dans le christianisme ce qui leur manquait dans l’islam : une proximité avec le divin, qui fait du croyant un être privilégié et lui permet de vivre une expérience unique où les miracles, interprétés comme des manifestations de l’Esprit Saint, tiennent une place essentielle. Ils ont été guéris de la maladie, de la drogue, de l’alcoolisme, de la violence… « Nés à eux-mêmes », ils sont entrés dans une vie nouvelle, ont repris confiance. La proximité du lien avec le divin est la grande force du discours néo-évangélique.

    Pour justifier leur conversion, ils parlent par ailleurs tous d’un retour aux sources du christianisme antique d’Afrique du Nord. « Berbères et chrétiens, voilà ce que nous étions avant l’arrivée des Arabes et de l’islam », disent-ils, convaincus de renouer la chaîne brisée par l’introduction de l’islam, et de retrouver leur religion originelle.

    On peut comprendre cette référence au christianisme antique comme une façon de s’opposer au pouvoir et de rompre avec l’arabo-islamisme qui sert de support à l’idéologie nationaliste. Ce christianisme est valorisé dans son caractère « authentique » primitif. S’ils évoquent des figures comme saint Augustin ou saint Cyprien, les convertis s’attardent surtout sur le message de l’Église primitive qui aurait gardé sa pureté. Pour eux, seules la lecture et l’interprétation littéraliste du texte biblique fondent le dogme. Et seules la grâce et la révélation de l’Esprit Saint fondent les croyances.

    La décennie de violence qu’a connue l’Algérie peut-elle expliquer aussi les conversions ?
    Ces années de terreur et de violence ont suscité des remises en question politiques, identitaires, existentielles. C’est effectivement une clé de compréhension. Les années qui ont suivi n’ont fait que confirmer l’incapacité du pouvoir à répondre aux attentes des Algériens et à proposer un projet de société. Face à l’impasse, beaucoup cherchent une réponse en Dieu et dans la foi. L’émergence des groupes évangéliques doit être mise en parallèle avec celle de groupes islamistes, également présents en Kabylie.

    De fortes similitudes existent entre les deux discours : rigorisme moral, lutte contre l’athéisme et la corruption, ardeur missionnaire. La violence de certains propos néo-évangéliques relève d’un intégrisme prosélyte qui n’a rien à voir avec la position de l’Église catholique ou de l’Église protestante traditionnelle.

    Recueilli par Martine DE SAUTO

    (1) Auteur de Chrétiens de Kabylie 1873-1954 (Éd. Bouchène, 2004).

    http://www.la-croix.com/article/index.jsp?docId=2341104&rubId=4078

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